dimanche 17 janvier 2016

En Tunisie la désillusion des cyberdissidents

5 ans après, les internautes ne voient rien venir de leur "révolution" : une contre révolution menée par les Frères musulmans semble gagner du terrain de jour en jour, d'année en année. Baisseront-ils les bras pour autant ?
La lassitude les guette : c'est ce qu’espèrent les "Frères" et ceux qui se sont compromis en se rapprochant d'eux !
Pour le moment la résistance sur la "toile" se poursuit ... 
R.B
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Engagés dans l’opposition au régime Ben Ali par leurs blogs, leurs vidéos satiriques ou encore le piratage de sites officiels, ils ont vu leurs espoirs écrasés après la chute du dictateur.

En cinq ans, les traits ont vieilli. L’air poupin a disparu, le visage s’est émacié, des poches se sont creusées sous les yeux. La rage, elle, reste intacte quand il s’agit de revenir sur le quinquennat post-révolutionnaire. «J’attends que le vieux [Béji Caïd Essebsi, le président tunisien], ce dictateur élu, meure», lance Yassine Ayari, de son exil parisien. «La situation est merdique, l’Etat policier n’est jamais parti», critique Line Ben Mhenni au sortir d’un rassemblement citoyen à Tunis. «Au matin du 15 janvier 2011 [lendemain du départ du dictateur, Zine el-Abidine ben Ali], on rêvait d’une certaine Tunisie. On en est très loin aujourd’hui», constate Skander ben Hamda, dans le bureau de son entreprise de sécurité informatique et de gestion de réputation numérique. Malgré ce désenchantement, les activistes 2.0 partagent une même conviction : Internet, s’il n’est pas la cause principale, a joué un rôle d’accélérateur de l’histoire. La cyberdissidence tunisienne existait déjà à la fin des années 90, notamment à travers la figure de Zouhair Yahyaoui. Mais c’est le mouvement contre la censure d’Internet, lancé au printemps 2010, qui a permis d’élargir la contestation. Les vidéos ironiques de Yassine Ayari, Aziz Amami et Slim Amamou (aujourd’hui responsable du parti Pirate) font mouche auprès des jeunes Tunisiens. «Il fallait des porte-parole : Slim et Aziz, c’était des jeunes comme nous, c’est pour ça que ça a marché», explique Nasreddine ben Maati, réalisateur du documentaire Génération maudite (Nomadis Images et Propaganda Productions) sur le rôle des cyberactivistes lors de la révolution.

«Super-héros».
Dans le même temps, la contestation virtuelle a bénéficié de la démocratisation du Web. Au tournant des années 2000, le gouvernement favorise l’achat d’un ordinateur dans les foyers grâce à des aides au crédit. Plus tard, l’opérateur Orange proposera la 3G et l’accès à «0.Facebook», qui permettra de consulter gratuitement une version simplifiée du réseau social. En hackeur confirmé - il a été emmené au poste de police à 13 ans pour avoir pénétré le site internet d’une société - Skander ben Hamda utilise ces moyens pour faire de la pédagogie numérique. Membre de la plateforme Takriz, de tendance anarchiste, il fait connaître l’utilisation des proxys pour contourner la censure au plus grand nombre, en plus de pirater les sites de propagande de Ben Ali. «J’étais influencé par les super-héros, je voulais combattre le mal en diffusant les articles des opposants sur le vrai Internet», explique celui qui n’a alors que 16 ans. Comptant une dizaine années de plus, les trois autres opposants sont bien placés pour mesurer l’apport des réseaux sociaux. Leur activisme politique, ils le doivent en partie à la révolte du bassin minier de Gafsa, en 2008. Internet existait, mais «les blogs de l’époque étaient plus faciles à censurer que Facebook ou Twitter», explique Lina ben Mhenni. C’est sur ce terreau fertile que s’est développée la révolution et que leur vie a basculé. Lina ben Mehenni publie en 2011 Tunisian Girl, blogueuse pour un printemps arabe (Indigène éditions) sur son rôle de cyberactiviste. Elle est pressentie pour le prix Nobel de la paix, se fait traiter d’impie par les religieux conservateurs. «Je suis entrée en dépression, raconte-t-elle. Je n’arrivais plus à gérer les insultes. J’espérais ne pas avoir le prix, même si la célébrité permettait de faire passer mes messages.»

Brutal.
Depuis deux ans, Lina ben Mhenni vit sous protection policière. Au chômage après la fin de son contrat comme enseignante d’anglais à la faculté des sciences humaines de Tunis en septembre, elle a l’impression de payer son nouveau statut. «Quand on me dit que je suis surqualifiée pour un poste, moi je traduis par "trop engagée".» Lina ben Mhenni préfère garder les bons souvenirs, ceux de février 2011, lors des sit-in appelant au départ du Premier ministre Mohamed Ghannouchi : «Je dormais place de la Kasbah [où siège le gouvernement] et le matin je partais enseigner à la fac. Je me souviens avoir pleuré quand les bus sont arrivés pour faire partir tout le monde. C’est là que j’ai compris que c’était la fin de la révolution.»

Sa période post-révolution, Sofiene Bel Haj la définit comme un «trou noir» avec des éclairs lumineux. Lui, qui se définit comme un «loup solitaire», se revoit intégrer l’Instance supérieure chargée, entre autres, de l’élaboration de la loi électorale. «J’avais le sentiment de poser les fondements de la nouvelle Tunisie, se remémore-t-il. Il y avait aussi les pauses déjeuner où je racontais des blagues salaces avec Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi», deux hommes politiques assassinés en 2013. Pour Skander Ban Hamda, le contrecoup a été encore plus brutal : «J’ai l’impression d’avoir passé 2011 enfermé dans ma chambre.» Comme Sofiene Bel Haj et d’autres, il est détenu plusieurs jours au sein du ministère de l’Intérieur aux dernières heures de l’ancien régime. Lui n’est même pas encore majeur. Traumatisé, il refuse d’en parler et se terre physiquement et mentalement. En mars 2014, le hackeur cofonde la société Digital Kevlar. S’il n’a jamais totalement coupé les ponts avec le cyberactivisme, c’est l’histoire de Afraa ben Azza qui le décide à revenir sur le devant de la scène. La jeune femme, 17 ans, est arrêtée le 16 décembre 2015 pour avoir protesté contre la fermeture d’un café. Ses conditions de détention font écho à sa propre histoire. Il décide alors de la raconter le 6 janvier 2016, cinq ans jour pour jour après son arrestation. «J’inventais des histoires pour qu’ils arrêtent de noyer ma tête dans le seau. Je savais que je n’allais pas mourir, mais j’avais peur de mourir», révèle-t-il sur la plateforme numérique d’information Nawaat.

Cheval de Troie. 
Yassine Ayari a également connu la prison, mais plus tard. Il est arrêté le 25 décembre 2014 et condamné par le tribunal militaire pour avoir diffamé des officiers et cadres du ministère de la Défense. L’activiste, dont le père, colonel, a été tué en mai 2011 par un groupe de jihadistes, dénonçait la corruption de l’appareil militaire. A cette époque, c’est le parti du futur président Béji Caïd Essebsi qui est au pouvoir. Yassine Ayari est relâché après quatre mois de prison. Il décide de partir en France pour fuir «la prison et la restauration». Ses attaques se font alors plus violentes contre le nouveau pouvoir. Il est accusé de jouer le cheval de Troie pour le parti islamiste Ennahdha. Lui se définit comme proche des idées de l’ex-président Moncef Marzougui. Yassine Ayari n’épargne pas non plus ses anciens compagnons de lutte, qu’il qualifie de «petits bourgeois». Il a rompu les ponts avec tous les cyberdissidents, y compris Slim Amamou. Des querelles personnelles ? Pas seulement. Pour Yassine Ayari, la rupture est surtout politique : «On assiste à une banalisation de la torture, et eux ne se préoccupent que de faire abroger la loi 52 sur le cannabis ou l’article 230 sur la criminalisation de l’homosexualité. Mais ce n’est pas la réalité de ce que vivent les Tunisiens dans les régions.» Sofiene Bel Haj répond du tac-au-tac : «Je ne pense pas que les milliers de jeunes arrêtés au titre de la loi 52 ou ceux qui subissent des tests anaux soient tous des petits bourgeois. Et nos mobilisations remportent des victoires.» 

Lina ben Mhenni, Skander ben Hamda, Sofiene Bel Haj et les autres continuent de se mobiliser sur la Toile et dans la rue, même si leur relation n’est plus aussi fusionnelle qu’avant. Tant mieux pour la Tunisie, car à la question de savoir qui a unifié la cyberdissidence en 2011, la réponse est unanime : Zine el-Abidine Ben Ali.

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